À l’extrémité australe de l’Amérique du Sud, le Parc national de la Terre de Feu constitue l’une des destinations les plus fascinantes et mystérieuses de la planète. Cette réserve naturelle exceptionnelle, située à seulement 12 kilomètres d’Ushuaïa, offre aux voyageurs une immersion totale dans un écosystème unique où se mélangent forêts subantarctiques, fjords glaciaires et côtes sauvages battues par les vents du cap Horn. Créé en 1960, ce territoire de 63 000 hectares représente bien plus qu’une simple destination touristique : il incarne la rencontre entre la civilisation et la nature sauvage, là où les explorateurs d’hier et les aventuriers d’aujourd’hui viennent chercher l’authenticité d’un monde préservé. La singularité de ce parc réside dans sa capacité à concentrer, sur un territoire restreint, une diversité d’écosystèmes et de paysages qui racontent l’histoire géologique et climatique de la fin du continent américain.

Écosystème subantarctique unique de la terre de feu : biodiversité endémique et conditions climatiques extrêmes

L’écosystème du Parc national de la Terre de Feu se distingue par sa position géographique exceptionnelle, à la confluence des influences océaniques atlantiques et pacifiques. Cette situation unique génère des conditions climatiques particulières qui ont façonné une biodiversité endémique remarquable. Le climat subpolaire océanique, caractérisé par des températures moyennes variant entre -2°C et 14°C selon les saisons, crée un environnement hostile où seules les espèces les mieux adaptées peuvent prospérer.

Les précipitations annuelles, réparties de manière relativement homogène sur l’ensemble de l’année, atteignent environ 600 millimètres, principalement sous forme de neige durant les mois d’hiver austral. Cette pluviométrie constante, combinée aux vents violents pouvant dépasser 120 kilomètres par heure, a sélectionné une flore et une faune particulièrement résistantes. L’amplitude thermique faible, influencée par la proximité des masses océaniques, maintient un équilibre délicat qui permet la coexistence d’espèces boréales et australes.

Forêt tempérée froide de nothofagus : écosystème de hêtres australs en limite géographique

La forêt de Nothofagus, véritable joyau botanique du parc, représente l’un des écosystèmes forestiers les plus australs de la planète. Ces hêtres de l’hémisphère Sud, dont les espèces Nothofagus pumilio (lenga), Nothofagus antarctica (ñire) et Nothofagus betuloides (coigüe), forment des peuplements denses qui s’étendent jusqu’à 700 mètres d’altitude. Le lenga, espèce dominante, peut atteindre 30 mètres de hauteur dans les conditions optimales des vallées protégées, tandis qu’il adopte une forme naine et torturée sur les crêtes exposées aux vents.

Ces formations forestières subantarctiques abritent un sous-bois riche composé d’arbustes endémiques tels que le calafate (Berberis buxifolia) et le michay (Berberis darwinii). La stratification verticale de cette forêt tempérée

crée des niches écologiques variées, où prospèrent mousses, lichens, fougères et plantes à fleurs adaptées au froid. Pour le voyageur, marcher au cœur de ces bois magellaniques, avec leurs troncs couverts de lichens « barbe de vieillard » (Usnea barbata) et leurs champignons orange vif de type llao-llao, donne vraiment l’impression d’explorer une forêt primaire en bout de chaîne, au sens géographique comme au sens écologique.

Faune endémique du canal de beagle : manchots de magellan et cormorans impériaux

Au sud du parc, la présence de 6 kilomètres de côte sur le canal Beagle fait du site un véritable laboratoire à ciel ouvert pour observer la faune marine australe. Sur les îlots rocheux et les plages proches, les colonies de manchots de Magellan viennent se reproduire entre novembre et mars, offrant un spectacle quasi irréel à quelques heures de route seulement d’Ushuaïa. Leur démarche maladroite à terre contraste avec leur agilité sous l’eau, où ils peuvent parcourir des centaines de kilomètres à la recherche de nourriture.

Les cormorans impériaux et de Magellan, souvent confondus avec de petits manchots par les visiteurs, occupent quant à eux les falaises littorales et certains îlots surnommés « îles aux oiseaux ». Leurs colonies denses, visibles lors des navigations sur le canal Beagle, constituent l’un des symboles du parc national de la Terre de Feu. Autour d’eux gravite tout un cortège d’oiseaux marins – albatros, pétrels, sternes – et de mammifères comme les otaries et lions de mer, faisant de chaque sortie en bateau une véritable séance d’observation naturaliste.

Cette faune endémique, parfaitement adaptée au climat subantarctique, est fragile. Les autorités du parc et les opérateurs d’écotourisme ont mis en place des règles strictes de distance d’approche et de limitation du bruit, afin de réduire au minimum le dérangement des animaux. En tant que voyageur, vous participez à cette préservation en choisissant des excursions responsables et en respectant scrupuleusement les consignes des guides locaux.

Tourbières sphagnales et mousses bryophytes : formations végétales archaïques du bout du monde

En s’éloignant des sentiers les plus fréquentés, on découvre l’un des écosystèmes les plus singuliers du parc : les tourbières sphagnales. Ces vastes tapis de mousses du genre Sphagnum se sont accumulés sur des milliers d’années, formant une véritable « mémoire végétale » du climat de la Terre de Feu. Saturées d’eau, elles stockent d’énormes quantités de carbone, ce qui fait de ces tourbières des écosystèmes clés dans la régulation du climat mondial.

Autour de la laguna Negra, par exemple, le sol spongieux et les eaux sombres témoignent de la présence de ces épaisses couches de tourbe. Les mousses bryophytes, associées à une flore spécialisée comme la plante carnivore Drosera uniflora, ont développé des stratégies impressionnantes pour survivre dans des sols pauvres en nutriments et constamment gorgés d’eau. Observer une drosera capturer un insecte sous vos yeux, grâce à ses feuilles couvertes de gouttelettes collantes, illustre parfaitement l’ingéniosité de la vie à ces latitudes extrêmes.

Pour les voyageurs, ces tourbières sont à la fois fascinantes et délicates. Un simple pas hors du sentier peut laisser une trace durable, tant la régénération de ces milieux est lente. C’est pourquoi la plupart des itinéraires traversant les zones de tourbe sont aménagés avec des passerelles en bois, permettant de profiter du paysage sans dégrader l’écosystème. Marcher sur ces caillebotis, avec l’impression de survoler un sol vivant, renforce le sentiment d’exploration au bout du monde.

Microclimats océaniques subpolaires : influence des courants de humboldt et du cap horn

Si le parc national de la Terre de Feu semble soumis à un climat uniformément froid et humide, la réalité est plus subtile. Les masses d’air qui balayent la région sont fortement influencées par les courants océaniques, en particulier le courant froid de Humboldt sur le versant pacifique et les courants circumpolaires antarctiques qui remontent vers le cap Horn. Ce croisement de flux marins crée de véritables microclimats, parfois sur quelques kilomètres seulement.

Dans les vallées abritées, comme celle du río Pipo ou le long du lac Acigami, les températures peuvent être sensiblement plus douces, permettant le développement de forêts denses et hautes. À l’inverse, les promontoires exposés au vent du sud-ouest subissent des rafales violentes, les fameux williwaws, qui sculptent les arbres en drapeau et limitent leur croissance. Pour le randonneur, cette mosaïque climatique se traduit par des changements de lumière, de vent et de température parfois en l’espace de quelques minutes, donnant vraiment l’impression de vivre « les quatre saisons en une journée ».

Ces microclimats expliquent aussi la coexistence, sur un territoire restreint, d’espèces typiquement andines, de faune marine subantarctique et de végétation de tourbière. Ils rendent chaque itinéraire de randonnée unique, même si vous revenez plusieurs fois dans le parc à différentes saisons. Vous préparez un voyage plus long en Patagonie ou vous souhaitez organiser une lune de miel en Patagonie ? Intégrer la Terre de Feu à votre itinéraire, c’est vous assurer des ambiances climatiques et paysagères impossibles à retrouver ailleurs.

Géomorphologie glaciaire et relief montagneux de la cordillère des andes fuégiennes

Au-delà de sa biodiversité, le Parc national de la Terre de Feu est un formidable livre ouvert sur l’histoire géologique de l’extrême sud des Andes. Ici, la cordillère, qui s’étire sur plus de 7 000 kilomètres depuis le Venezuela, plonge littéralement dans l’océan, se fragmentant en îles, fjords et chenaux. Les derniers épisodes glaciaires du Quaternaire ont profondément sculpté ces reliefs, laissant des formes caractéristiques que l’on peut lire dans le paysage comme sur une carte en relief.

Les glaciers ont creusé des vallées, raboté les versants, déposé des moraines et formé des cirques d’érosion qui témoignent de la présence ancienne de masses de glace colossales. Aujourd’hui, même si les glaciers se sont largement retirés, les lacs, les vallées en U et les crêtes acérées de la cordillère Darwin et de la Sierra Valdivieso rappellent en permanence cette histoire de glace et de pierre. Pour les amateurs de géologie comme pour les simples curieux, chaque belvédère sur la baie Lapataia ou le lac Acigami devient une salle de cours grandeur nature.

Vallées en U sculptées par les glaciations quaternaires : lac roca et vallée du río pipo

Les vallées en U sont l’une des signatures les plus évidentes de l’action glaciaire dans le parc. Contrairement aux vallées fluviales en V, étroites et encaissées, les vallées glaciaires présentent un fond plat et des versants abrupts, comme si un gigantesque rabot avait nivelé le paysage. Autour du lac Acigami (anciennement lac Roca), cette forme est particulièrement visible : la large vallée, bordée de sommets aux pentes raides, s’ouvre en un vaste amphithéâtre où le lac occupe l’ancien lit du glacier.

La vallée du río Pipo illustre elle aussi cette morphologie glaciaire, complétée par le travail d’érosion de la rivière actuelle qui serpente désormais au fond de la vallée. En suivant les sentiers qui longent le río Pipo, on peut observer les terrasses fluviales, les blocs erratiques déposés par les glaciers et les versants recouverts de forêts de lengas. C’est un peu comme si vous parcouriez un documentaire géologique en trois dimensions, à votre propre rythme.

Pour les photographes, ces vallées en U offrent des compositions spectaculaires, notamment en automne lorsque les hêtres australs se parent de rouges et d’oranges intenses. En hiver, leur fond peut se transformer en un large ruban de neige, soulignant encore davantage la forme en cuvette héritée des glaciations quaternaires.

Pics rocheux de la sierra valdivieso : mont olivia et chaîne montagneuse vinciguerra

Au-delà des vallées, le relief de la Terre de Feu se distingue par ses sommets acérés, vestiges des crêtes autrefois englacées. Le mont Olivia, visible depuis Ushuaïa, domine l’horizon avec sa silhouette pyramidale et ses parois abruptes. Même s’il ne se trouve pas dans le périmètre strict du parc national, il fait partie du même ensemble orographique et contribue à l’atmosphère montagneuse des environs.

Plus à l’ouest, la chaîne Vinciguerra offre un paysage de pics rocheux, de glaciers suspendus et de lacs glaciaires perchés, comme la lagune Témpanos. Ces reliefs très escarpés résultent de l’érosion combinée du gel, de la neige et des anciennes langues glaciaires. Ils rappellent les Alpes ou certaines portions des Rocheuses, mais avec cette particularité d’être cernés par la mer et des forêts subantarctiques.

Pour les randonneurs expérimentés, les itinéraires menant vers ces sommets ou leurs vallées d’accès, bien que situés en partie hors du parc national, prolongent l’expérience de la Terre de Feu. Ils permettent de prendre de la hauteur et de contempler l’articulation entre montagnes, canaux et îles, donnant une vision globale de la cordillère des Andes fuégiennes.

Fjords et chenaux maritimes : géologie tectonique du détroit de magellan

La présence de fjords, de chenaux et de détroits comme celui de Magellan n’est pas un hasard : elle résulte de la rencontre entre la tectonique andine et l’érosion glaciaire. Les mouvements des plaques tectoniques sud-américaine et antarctique ont fracturé la croûte terrestre, créant des failles qui ont ensuite été élargies et approfondies par l’action des glaciers. Une fois les glaces fondues, l’océan a envahi ces sillons, donnant naissance au labyrinthe marin que l’on observe aujourd’hui.

Le canal Beagle, au sud du parc, s’inscrit dans cette logique géologique : c’est un ancien vallon glaciaire noyé par la mer. De même, les fjords chiliens plus à l’ouest et le détroit de Magellan au nord de l’archipel témoignent du même processus. Lorsque vous naviguez sur ces eaux, que ce soit pour rejoindre le cap Horn ou pour observer la faune du canal Beagle, vous glissez en réalité au fond d’anciens glaciers disparus.

Comprendre cette dynamique tectonique aide aussi à saisir la vulnérabilité de la région face au changement climatique et à l’élévation du niveau des mers. Dans un environnement où les reliefs sont étroitement imbriqués avec l’océan, la moindre variation peut modifier durablement les lignes de côte et les conditions de navigation, autrefois si redoutées par les marins.

Moraines glaciaires et cirques d’érosion : témoins géomorphologiques de l’ère glaciaire

Les moraines glaciaires, ces amas de blocs, de graviers et d’argiles transportés puis abandonnés par les glaciers, se lisent comme des lignes de temps dans le paysage de la Terre de Feu. Autour du lac Acigami ou dans les vallées secondaires du parc, on distingue encore les bourrelets morainiques qui marquent les positions successives de retrait des langues glaciaires. Chaque crête correspond à une pause dans la fonte, un peu comme les anneaux de croissance d’un arbre racontent les années passées.

Les cirques d’érosion, quant à eux, sont ces vastes amphithéâtres rocheux aux parois abruptes, perchés en altitude. Ils ont été creusés par l’action rotative des glaciers de cirque, qui arrachent et polissent la roche au fil du temps. Dans la région de Vinciguerra ou près de certains sommets de la cordillère Darwin, ces cirques abritent encore de petits névés ou des glaciers résiduels, témoins directs de l’ère glaciaire récente.

Pour le visiteur non spécialiste, ces formes géomorphologiques prennent tout leur sens lorsqu’elles sont expliquées par un guide local ou à l’aide de panneaux d’interprétation présents dans le parc. En les observant, on comprend que la Terre de Feu n’est pas seulement un décor spectaculaire : c’est aussi une archive à ciel ouvert de l’histoire climatique de l’hémisphère Sud.

Sentiers de trekking emblématiques et circuits d’observation naturaliste

Si la Terre de Feu est un terrain d’étude privilégié pour les scientifiques, elle reste avant tout, pour la majorité des voyageurs, un immense terrain de jeu pour la randonnée et l’observation naturaliste. L’un des atouts majeurs du Parc national de la Terre de Feu tient au fait que, malgré son immensité (63 000 hectares), seulement 2 000 hectares sont ouverts au public et aménagés. Résultat : des itinéraires bien balisés, variés en durée et en difficulté, qui permettent d’explorer la diversité des paysages sans perturber les zones les plus sensibles.

Que vous soyez marcheur débutant ou trekkeur confirmé, vous trouverez des sentiers adaptés, allant de la courte promenade éducative au trek de plusieurs jours. Chaque itinéraire met en avant un aspect particulier du parc : littoral, forêt, tourbière, montagne ou observation de la faune. Cette structuration permet de composer un véritable « menu dégustation » de la Terre de Feu en fonction du temps dont vous disposez.

Sentier côtier de la baie ensenada vers le phare les éclaireurs : observation ornithologique marine

Le sentier côtier au départ de la baie Ensenada, même s’il ne conduit pas directement jusqu’au phare Les Éclaireurs (situé sur un îlot en plein canal Beagle), offre l’une des plus belles immersions littorales du parc. En longeant la rive sud du parc, vous marchez face aux îles chiliennes Navarino et Hoste, avec en ligne de mire les sommets enneigés de la cordillère Darwin. À marée basse, les plages de galets se découvrent, révélant des bancs de mollusques et de crustacés qui attirent de nombreux oiseaux marins.

C’est ici que l’observation ornithologique prend tout son sens. Huîtriers, cormorans, goélands dominicains, canards vapeur et parfois même albatros à sourcils noirs peuvent être aperçus en quelques heures de marche. Munis de jumelles, vous pouvez suivre leurs déplacements, leurs techniques de pêche et leurs interactions, tout en profitant du roulis régulier de la houle sur les rochers. Les plus chanceux verront peut-être des dauphins ou des otaries passer au large.

Ce sentier, d’une difficulté modérée, est idéal pour une première journée de découverte. Il combine odeur d’algues, cris d’oiseaux et panorama sur l’un des chenaux maritimes les plus mythiques de la planète, celui par lequel le navire Beagle fit route avec Charles Darwin à son bord.

Circuit du lac acigami (ex-roca) : randonnée circumlacustre en forêt subantarctique

Le circuit autour du lac Acigami est l’un des itinéraires les plus emblématiques du parc. Anciennement appelé lac Roca, ce plan d’eau longiligne occupe une vallée glaciaire orientée est-ouest, avec la frontière chilienne sur sa rive sud. La randonnée circumlacustre permet de parcourir les différents types de forêts subantarctiques, des peuplements denses de lengas aux zones plus ouvertes colonisées par le ñire.

En longeant la rive, on alterne entre plages de graviers, petits promontoires rocheux et sous-bois moussus. Les conditions de lumière changent sans cesse, avec des reflets parfois métalliques sur la surface du lac et de soudaines trouées de soleil filtrant entre les troncs. Vous croiserez peut-être les traces de renards de Magellan, de guanacos ou les terriers de certains oiseaux terrestres.

Le circuit complet peut être fractionné en tronçons plus courts, accessibles depuis les aires de pique-nique et campings autorisés. C’est une excellente option pour les familles ou les voyageurs qui souhaitent profiter d’une immersion douce en forêt, sans dénivelé important, tout en ayant la possibilité d’observer la flore et la faune à leur rythme.

Trek du cerro guanaco : ascension panoramique sur le canal de beagle

Pour ceux qui recherchent un défi physique et une récompense visuelle à la hauteur de l’effort fourni, le trek du cerro Guanaco est incontournable. Au départ du secteur du lac Acigami, le sentier grimpe de manière soutenue à travers la forêt de lengas, avant de déboucher sur la zone subalpine, où les arbres se raréfient et laissent place aux mousses, lichens et rocailles. Le dénivelé positif avoisine les 1 000 mètres, ce qui en fait une ascension exigeante, réservée aux randonneurs en bonne condition physique.

Au fur et à mesure de la montée, la vue se dégage sur le lac, la baie Lapataia et, plus loin, le canal Beagle et les sommets chiliens. Par temps clair, le panorama est à couper le souffle : vous avez littéralement sous les yeux la rencontre entre la cordillère des Andes fuégiennes et l’océan Austral. C’est typiquement le genre de paysage qui donne ce fameux sentiment d’être « au bout du monde » que tant de voyageurs viennent chercher ici.

Le parc national impose une inscription préalable au centre des visiteurs pour ce trek, notamment pour des raisons de sécurité et de contrôle des flux. Les conditions météo pouvant changer très vite en altitude, il est essentiel de bien s’équiper (vêtements chauds, coupe-vent, eau, en-cas) et de respecter les recommandations des gardes du parc.

Sentier de la cascade salto del río pipo : parcours botanique en sous-bois de lengas

Plus accessible mais tout aussi intéressant d’un point de vue naturaliste, le sentier menant à la cascade Salto del Río Pipo propose une immersion en sous-bois de lengas. Le chemin suit d’abord l’ancienne voie ferrée du « Train du Bout du Monde », vestige de l’époque pénitentiaire d’Ushuaïa, avant de s’enfoncer dans une forêt aux troncs couverts de lichens et de champignons. Le bruit du fleuve se fait de plus en plus présent à mesure que vous approchez de la cascade.

Sur cet itinéraire, les amateurs de botanique pourront observer de nombreux arbustes caractéristiques de la région, comme le calafate, le michay ou le notro, dont les fleurs rouge vif illuminent le sous-bois au printemps et en été. La diversité des mousses et des fougères, profitant de l’humidité ambiante, est également remarquable. C’est un sentier qui se prête bien à l’observation lente, carnet à la main, pour noter les espèces rencontrées.

La cascade elle-même, sans être monumentale, s’inscrit dans un cadre très photogénique, avec ses eaux claires dévalant les rochers encadrés par la végétation. Pour de nombreux visiteurs, ce parcours est une belle introduction à la forêt magellanique avant de s’attaquer à des randonnées plus longues.

Randonnée de la laguna negra : écosystème tourbeux et observation de castors invasifs

La randonnée vers la laguna Negra permet de découvrir de près l’un des milieux les plus singuliers du parc : la tourbière. Le sentier, relativement court, commence dans une forêt de lengas avant de déboucher sur une zone de sol spongieux où l’on perçoit nettement la transition vers l’écosystème tourbeux. Des passerelles en bois ont été installées pour limiter l’impact du piétinement et permettre d’observer la tourbe sans l’endommager.

Les eaux sombres de la lagune doivent leur couleur à la forte concentration de matière organique issue de la décomposition lente des mousses. Autour, on distingue souvent les barrages construits par les castors, espèce introduite dans la région dans les années 1940 pour l’industrie de la fourrure. Sans prédateurs naturels, ces animaux ont vu leur population exploser, modifiant profondément l’hydrologie et la structure des forêts.

Observer les ouvrages des castors à la laguna Negra est à la fois fascinant et préoccupant. On mesure concrètement l’impact d’une espèce invasive sur un écosystème fragile : arbres noyés par la montée des eaux, stagnation de l’eau dans les tourbières, modification des habitats de nombreuses espèces locales. Ce sentier a donc aussi une dimension pédagogique forte, rappelant combien la Terre de Feu, malgré son apparente sauvagerie, reste vulnérable aux interventions humaines.

Patrimoine historique et vestiges de l’exploration antarctique

Au-delà de sa dimension naturelle, le Parc national de la Terre de Feu s’inscrit dans une histoire humaine riche, marquée par les peuples autochtones, les grands explorateurs et les premières expéditions vers l’Antarctique. Chaque baie, chaque île et chaque chenal semble porter un nom lié à cette épopée : Magellan, Darwin, FitzRoy, Beagle… Se promener dans le parc, c’est aussi marcher sur les traces de ces navigateurs qui, aux XVIe, XIXe et début du XXe siècle, bravaient ces eaux pour cartographier la fin du continent.

Avant l’arrivée des Européens, les Yámanas et d’autres peuples autochtones occupaient déjà ces terres et ces rivages. Ils vivaient de la chasse, de la pêche et de la cueillette, en s’adaptant de façon remarquable à un environnement rude. Certains vestiges archéologiques – amas coquilliers, campements, outils lithiques – subsistent encore sur les côtes du parc, rappelant cette présence millénaire aujourd’hui presque disparue.

L’époque moderne a vu Ushuaïa devenir un point de départ stratégique pour les expéditions antarctiques. De nombreux navires ont fait escale dans la baie, profitant de sa position de dernier port avant la traversée du redoutable passage de Drake. Le canal Beagle, longeant le parc, était l’une des routes empruntées par ces expéditions scientifiques et commerciales. Aujourd’hui encore, en saison austral estivale, les navires de croisière vers l’Antarctique croisent au large, perpétuant cette tradition d’exploration.

Activités d’écotourisme spécialisé et observation scientifique

La singularité du Parc national de la Terre de Feu en fait un terrain privilégié pour l’écotourisme spécialisé et la recherche scientifique. De nombreuses équipes de biologistes, climatologues, géologues et ornithologues y mènent chaque année des campagnes d’observation, que ce soit sur la dynamique des forêts subantarctiques, l’évolution des tourbières, le comportement des oiseaux marins ou l’impact du changement climatique sur les glaciers et les milieux côtiers.

Pour les voyageurs, cette activité scientifique se traduit par la possibilité de participer à des excursions thématiques encadrées par des guides formés aux enjeux environnementaux. Certaines agences locales et organisations proposent par exemple des sorties d’observation des oiseaux avec collecte de données, des visites d’anciens sites de recherche ou des ateliers d’interprétation des paysages glaciaires. C’est l’occasion de comprendre le territoire au-delà de la simple contemplation, en adoptant le regard d’un chercheur.

Le parc encourage aussi une pratique du tourisme bas carbone et respectueuse des milieux : limitation des zones de bivouac, recyclage des déchets, encadrement des sports nautiques comme le kayak sur le canal Beagle, sensibilisation à la faune et à la flore. Pour le voyageur en quête de bout du monde, cette démarche responsable renforce le sentiment de privilège : celui d’évoluer dans un espace encore largement préservé, à condition de le respecter.

Accessibilité depuis ushuaïa et logistique de visite du parc national

Malgré son image de territoire reculé, le Parc national de la Terre de Feu est étonnamment accessible depuis Ushuaïa, la « ville du bout du monde ». L’entrée du parc se situe à environ 12 kilomètres à l’ouest du centre-ville, au terminus de la Ruta Nacional 3, la route la plus australe d’Argentine. Cette proximité permet d’organiser facilement des excursions à la journée, voire des séjours de plusieurs jours en combinant randonnées, navigation sur le canal Beagle et découverte de la ville.

Plusieurs options de transport s’offrent à vous : navettes régulières en minibus depuis Ushuaïa, taxis, véhicules de location ou encore le fameux « Train du Bout du Monde », qui reprend une partie de l’ancienne ligne construite par les prisonniers du bagne au début du XXe siècle. Ce train touristique, au départ d’une gare située à environ 8 kilomètres de la ville, constitue une manière originale et historique de pénétrer dans le parc, en suivant le tracé emprunté jadis pour acheminer bois et matériaux.

Sur place, le parc dispose de centres d’information, de sentiers balisés, d’aires de pique-nique et de zones de camping autorisées (en nombre limité), ce qui facilite l’organisation de la visite. Les conditions météorologiques pouvant être très changeantes, il est recommandé de prévoir des vêtements adaptés (système multicouche, coupe-vent, chaussures étanches) et de se renseigner sur l’état des sentiers auprès des gardes-parc. En respectant ces quelques règles et en prenant le temps de planifier vos journées, vous pourrez profiter pleinement de ce territoire unique, où la sensation de bout du monde se conjugue avec une accessibilité et une sécurité rarement rencontrées à de telles latitudes.