
Zanzibar évoque immédiatement des images de ruelles de pierre blanches, de boutres fendant le lagon et de marchés saturés de parfums. Sur ce petit archipel de l’océan Indien, les épices ne sont pas un simple produit agricole : elles structurent la gastronomie, ont modelé l’histoire politique, et nourrissent aujourd’hui une partie importante de l’économie touristique. À Stone Town comme dans les villages de Pemba, le clou de girofle, la cannelle ou la cardamome racontent une trajectoire faite de prospérité, de domination étrangère, mais aussi de créativité culinaire et de résilience. Pour un voyageur, qu’il loge dans une maison swahilie ou dans un hôtel luxueux à Zanzibar, comprendre cette « île aux épices » permet d’entrer dans l’intimité de la culture swahilie.
Géographie, climat et terroir de zanzibar : un écosystème insulaire propice aux cultures d’épices

Microclimats de unguja et pemba : zones de culture intensives autour de kizimbani, kidichi et wete
L’archipel de Zanzibar se compose principalement de Unguja (souvent appelée Zanzibar) et de Pemba, deux îles aux microclimats distincts mais complémentaires pour la culture des épices. Unguja concentre de nombreuses « spice farms » autour de Kizimbani et Kidichi, au centre de l’île, où l’humidité résiduelle et l’ombre des cocotiers créent un milieu idéal pour le poivre, la cardamome ou le curcuma. Pemba, plus verte et plus humide, se distingue par ses densités de girofliers autour de Wete et Chake Chake : plus de 70 % des clous de girofle de Zanzibar y seraient produits selon les estimations locales.
Pour vous, ce morcellement en poches climatiques signifie qu’une visite de plantation sur Unguja ne ressemble pas à une immersion dans les plantations traditionnelles de Pemba. D’un côté, des exploitations souvent tournées vers le « spice tour », de l’autre, des paysages de monoculture de girofliers hérités du XIXᵉ siècle. Cette diversité explique aussi la variété aromatique des épices de Zanzibar, très recherchées par les chefs et les artisans d’épicerie fine.
Nature volcanique et sédimentaire des sols : impact de la composition ferrallitique sur l’aromatique des clous de girofle
Les sols de Zanzibar combinent plateaux calcaires d’origine corallienne et poches de sols ferrallitiques riches en fer et en aluminium. Ces terres rouges, visibles dans les zones intérieures, retiennent bien l’humidité tout en assurant un bon drainage, une combinaison idéale pour les girofliers (Syzygium aromaticum). Plusieurs études agronomiques régionales montrent que la teneur en eugénol – le composant majeur de l’huile essentielle de clou de girofle – augmente sur ce type de sol, avec des taux dépassant souvent 80 % dans les clous de Pemba.
Concrètement, un clou de girofle zanzibarite bien cultivé et bien séché développe un profil aromatique plus chaud, plus long en bouche, que des productions issues de sols plus pauvres. Cette dimension de « terroir des épices » se rapproche de celle utilisée pour le vin : même espèce botanique, mais expression sensorielle différente selon le sol et le microclimat.
Régime de mousson (kaskazi, kusi) et hygrométrie : influence sur les cycles de floraison et de séchage des épices
Le calendrier des épices de Zanzibar suit le rythme des moussons. De décembre à mars, le vent de nord-est, Kaskazi, apporte chaleur et relative sécheresse, propices à la floraison des girofliers. D’avril à mai, les « longues pluies » saturent l’air en humidité, puis la mousson de sud-est, Kusi (juin-octobre), offre des conditions plus fraîches, idéales pour la maturation des boutons floraux et le séchage au soleil.
Cette alternance joue un rôle clé dans la qualité finale. Un séchage insuffisant pendant une période trop humide réduit la concentration aromatique, augmente les risques de moisissures et pénalise le prix payé aux producteurs. À l’inverse, une hygrométrie bien maîtrisée permet d’obtenir les fameux clous de girofle brun foncé, lourds et huileux, qui crépitent légèrement lorsqu’ils sont pressés entre les doigts, signe d’une teneur élevée en huile essentielle.
Agroforesterie traditionnelle : systèmes de jardins épicés (spice farms) et cultures intercalaires avec la noix de coco
L’un des éléments les plus fascinants pour un visiteur est le système d’agroforesterie traditionnel. Dans ces jardins dits « multi-strates », les paysans associent girofliers, canneliers, poivriers, bananiers, cocotiers, jaquiers et cultures vivrières sous un même couvert végétal. Les lianes de poivre s’enroulent sur les troncs, le curcuma et le gingembre occupent la strate basse, tandis que les cocotiers filtrent la lumière.
Ce modèle présente plusieurs avantages :
- Résilience économique : diversification des revenus entre épices, fruits et noix de coco.
- Protection des sols : couverture permanente limitant l’érosion et la perte de matière organique.
- Microclimat stable : ombre, humidité et fraîcheur pour des épices plus aromatiques.
Pour vous, la visite d’une « spice farm » n’est donc pas seulement un spectacle touristique, mais une leçon de durabilité appliquée. De plus en plus d’opérateurs intègrent cette dimension dans leur discours, en lien avec la montée des certifications biologiques et du commerce équitable.
Histoire de la « route des épices » à zanzibar : sultanat d’oman, commerce de l’océan indien et empire du clou de girofle

Domination omanaise et règne de seyyid said : transfert du centre du pouvoir de muscat à zanzibar au XIXᵉ siècle
Au début du XIXᵉ siècle, le sultan omanais Seyyid Said comprend le potentiel stratégique de Zanzibar. En 1840, il transfère sa capitale de Mascate à Stone Town : un geste politique majeur qui fait de l’archipel le centre d’un vaste empire commercial reliant l’Afrique de l’Est, l’Arabie et l’Inde. Sous son règne, des milliers de girofliers sont plantés, d’abord sur Unguja puis massivement sur Pemba.
En quelques décennies, Zanzibar passe du statut d’escale commerciale à celui de « capitale mondiale du clou de girofle », pesant jusqu’à 70 % de la production mondiale au tournant du XXᵉ siècle.
Cette politique transforme durablement la structure foncière : de grandes plantations, souvent travaillées par des esclaves venus du continent, coexistent avec de petites exploitations mixtes. L’héritage de cette époque reste visible dans l’architecture des anciens palais et dans l’organisation des campagnes de Pemba.
Réseaux marchands swahilis, arabes et indiens : circulation des épices via le port de stone town et le canal de mozambique
Bien avant l’arrivée des Européens, les marchands swahilis, arabes et indiens sillonnaient l’océan Indien à bord de boutres, profitant des vents de mousson pour relier Zanzibar au Gujarat, à Aden ou à Mascate. Stone Town devient un nœud logistique où s’échangent ivoire, esclaves, dattes, tissus et, de plus en plus, épices.
Le canal du Mozambique sert de couloir pour acheminer le clou de girofle vers Le Cap, l’Europe et les Amériques. L’essor du commerce des épices swahilies accompagne l’expansion de l’islam dans la région, via des réseaux de lettrés, de notables et de commerçants. Aujourd’hui encore, arpenter le marché de Darajani permet de sentir cette histoire : les sacs de girofle voisinent avec les kangas imprimés et les encens arabes.
Plantations de clous de girofle à pemba : économie de rente, travail forcé et structuration foncière
Pemba devient rapidement le « grenier à girofle » de l’archipel. Les grandes plantations – parfois de plusieurs centaines d’hectares – fonctionnent comme une économie de rente : la priorité est donnée à l’exportation, au détriment de la sécurité alimentaire locale. Jusqu’à l’abolition de l’esclavage à la fin du XIXᵉ siècle, une grande partie de la main-d’œuvre est constituée d’esclaves africains.
Après la révolution de 1964, un vaste programme de redistribution foncière fragmente ces domaines. De nombreux petits paysans héritent de parcelles plantées de girofliers, qu’ils associent à des cultures vivrières. Cette transition est encore visible aujourd’hui : beaucoup de familles de Pemba vivent de la vente saisonnière des clous de girofle, tout en cultivant manioc, bananes et légumes pour l’autoconsommation.
Compagnies européennes et concurrence coloniale : contrôle britannique du commerce des épices et redéfinition des flux
À partir de la fin du XIXᵉ siècle, les puissances européennes entrent en scène. La mise sous protectorat britannique (1890) modifie profondément les circuits commerciaux. Des compagnies européennes obtiennent des monopoles ou quasi-monopoles sur l’achat et l’exportation du clou de girofle, fixant les prix et orientant les flux vers Londres ou Hambourg plutôt que vers Mascate ou Bombay.
Après l’indépendance et jusqu’au début des années 2000, l’État de Zanzibar conserve un monopole étatique sur l’achat des clous de girofle. Si ce système assure un minimum de stabilité, il pousse aussi certains producteurs à écouler clandestinement leur récolte vers le Kenya, où les prix sont parfois deux à trois fois plus élevés. Cette tension entre contrôle étatique et libéralisation du commerce continue de structurer le débat sur l’avenir de la filière.
Cartographie des principales épices de zanzibar : profils botaniques, techniques de culture et de transformation
Syzygium aromaticum (clou de girofle de pemba) : variétés locales, récolte manuelle et protocoles de séchage au soleil
Le clou de girofle reste l’emblème absolu de Zanzibar. L’espèce Syzygium aromaticum y est représentée par plusieurs lignées locales sélectionnées empiriquement pour leur rendement et leur teneur en huile. Les boutons floraux sont récoltés à la main, souvent par des équipes familiales, lorsque leur couleur passe du vert au rose : un timing crucial pour la qualité.
Le séchage se fait traditionnellement au soleil, sur des nattes ou des feuilles de bananier. Une bonne pratique consiste à retourner les clous régulièrement sur 3 à 5 jours, jusqu’à l’obtention d’une teinte brun foncé homogène. Les clous de qualité supérieure coulent dans l’eau, signe d’une densité et d’une richesse en huile essentielles élevées, très recherchées par l’industrie pharmaceutique et la parfumerie.
Cinnamomum verum (cannelle) : écorçage, roulage des « quills » et normes de qualité pour l’exportation
La cannelle de Zanzibar provient principalement de Cinnamomum verum, aussi appelée cannelle de Ceylan. La technique d’écorçage est un savoir-faire à part entière : les jeunes tiges sont coupées, puis l’écorce interne est délicatement détachée et grattée. Les bandes obtenues sont ensuite roulées les unes dans les autres pour former les « quills », ces bâtons fins et multiples caractéristique de la meilleure cannelle.
Les normes d’exportation prennent en compte la finesse des quills, leur couleur (brun doré uniforme) et leur taux d’humidité. Une cannelle bien préparée développe un parfum doux, légèrement citronné, très différent de la casse (cannelle de Chine) plus dure et plus agressive. Dans la cuisine swahilie, cette cannelle est l’un des piliers du pilau et du chai épicé.
Elettaria cardamomum et zingiber officinale : culture sous couvert forestier, rhizomes et distillation d’huiles essentielles
La cardamome (Elettaria cardamomum) et le gingembre (Zingiber officinale) prospèrent dans les sous-bois humides des jardins épicés. La cardamome est souvent plantée au pied des bananiers ou des girofliers, profitant de l’ombre et d’un sol riche en humus. Les capsules sont récoltées encore légèrement vertes, puis séchées lentement pour préserver leur arôme camphré et citronné.
Le gingembre, lui, se présente sous forme de rhizomes charnus enfouis dans le sol. Après 8 à 10 mois de culture, les rhizomes sont arrachés, lavés, puis consommés frais ou séchés. Une partie de ces récoltes sert à la distillation d’huiles essentielles, utilisées localement en médecine traditionnelle et exportées vers l’industrie cosmétique. Pour un visiteur, sentir un morceau de gingembre fraîchement coupé dans une ferme de Kizimbani donne immédiatement la mesure de cette intensité aromatique.
Piper nigrum, myristica fragrans et curcuma longa : gestion des treilles, décorticage de la noix de muscade et production de curcumine
Le poivre noir (Piper nigrum) est cultivé en lianes, guidées sur des tuteurs vivants comme les arbres à pain ou les troncs de girofliers. Les grappes sont récoltées à maturité physiologique, puis séchées pour obtenir le poivre noir ou trempées et décortiquées pour produire du poivre blanc. Le poivre de Bungi, sur Unguja, est particulièrement apprécié pour ses notes boisées et légèrement fruitées.
La muscade (Myristica fragrans) offre un double produit : la noix en elle-même, et le macis, cette enveloppe rouge qui l’entoure. Après récolte, les fruits sont ouverts, la noix est séchée lentement, tandis que le macis est mis à sécher séparément pour devenir une épice fine, utilisée dans certains pilafs et pâtisseries. Le curcuma (Curcuma longa), l’« or jaune » des épices, est transformé en poudre riche en curcumine, pigment et actif santé très recherché par l’industrie nutraceutique.
Vanilla planifolia à zanzibar : pollinisation manuelle, affinage des gousses et intégration à la filière mondiale de la vanille
La vanille à Zanzibar reste une production de niche, mais en forte progression. L’espèce Vanilla planifolia nécessite une pollinisation manuelle fleur par fleur, tôt le matin, une tâche minutieuse souvent effectuée par les femmes. Après fécondation, les gousses mettent 8 à 9 mois à maturer, puis commencent un long processus d’affinage : échaudage, étuvage, séchage au soleil et maturation en malle de plusieurs mois.
Ce protocole permet de développer la vanilline et de subtiles notes florales ou chocolatées. Certaines exploitations se positionnent aujourd’hui sur le marché de la vanille « gourmet », en lien avec des chocolatiers et des glaciers européens. Pour vous, cela ouvre la possibilité de ramener de Zanzibar non seulement des épices classiques, mais aussi des gousses de vanille traçables, issues de petites fermes engagées dans l’agroécologie.
Techniques culinaires swahilies et intégration des épices dans la gastronomie de zanzibar

Pilau et biryani de zanzibar : construction aromatique par torréfaction sèche des épices et cuisson à l’étouffée du riz
Le pilau et le biryani zanzibarites illustrent à merveille la sophistication aromatique de la cuisine swahilie. La clé réside dans la torréfaction sèche des épices : clous de girofle, cannelle, cardamome, poivre et parfois graines de cumin sont d’abord légèrement grillés dans une marmite sèche. Cette étape libère les huiles essentielles, un peu comme lorsqu’un café en grain est fraîchement moulu.
Les épices sont ensuite moulues puis ajoutées à l’oignon revenu, avant d’incorporer le riz et le bouillon. La cuisson à l’étouffée permet au riz d’absorber progressivement le bouquet d’arômes. Pour reproduire chez vous un « pilau de Zanzibar », un conseil pratique consiste à :
- Faire griller les épices entières 1 à 2 minutes à feu doux.
- Les moudre juste avant utilisation pour conserver leur puissance.
- Respecter un rapport riz/liquide précis afin d’éviter un riz pâteux.
Curry de poulpe de nungwi, mishkaki et pweza wa nazi : marination épicée, cuisson au charbon et sauces à base de coco
Sur les plages du nord, à Nungwi et Kendwa, le curry de poulpe (pweza wa nazi) et les brochettes mishkaki incarnent la rencontre de la mer et des épices. Le poulpe est d’abord attendri, puis mariné dans un mélange de curcuma, gingembre, ail, piment et jus de citron. La cuisson se fait ensuite dans une sauce au lait de coco, où viennent se mêler cardamome et cannelle en petite quantité.
Les mishkaki, eux, sont grillés au charbon de bois après une longue marination épicée. Pour vous inspirer, la technique clé consiste à préparer une marinade contenant : épices moulues fraîches, un corps gras (huile ou lait de coco), un acide (citron ou vinaigre) et du sel. Cette structure permet une bonne pénétration des arômes et une belle caramélisation à la cuisson.
Urojo (soupe de zanzibar) et snacks de rue de forodhani gardens : émulsions aigres-épicées et condiments à base de piment et curcuma
À Stone Town, en fin de journée, les jardins de Forodhani se transforment en festival de street food. L’Urojo, aussi appelé « Zanzibar mix », est une soupe épaisse à base de farine de pois chiches, de bouillon, de curcuma et de tamarin. On y ajoute pommes de terre frites, beignets, œufs durs, parfois pieuvres ou samoussas.
L’équilibre se joue entre l’acidité du tamarin, le piquant du piment et la chaleur du curcuma et du gingembre. Cette soupe illustre un principe fréquent dans la cuisine swahilie : l’utilisation des épices non seulement pour le goût, mais aussi pour la texture et la couleur, créant de véritables « émulsions » sensorielles.
Pâtisseries et chai masala : utilisation du clou de girofle et de la cardamome dans les beignets mandazi et le thé au lait
Les douceurs de Zanzibar s’appuient largement sur le clou de girofle et la cardamome. Les mandazi, ces beignets triangulaires légèrement sucrés, sont parfumés avec de la cardamome moulue et parfois une pointe de noix de muscade. Servis chauds avec un chai masala, ils constituent un petit-déjeuner typique.
Le chai zanzibarite mélange thé noir, lait, sucre et un bouquet d’épices : cannelle, cardamome, clou de girofle et gingembre frais. Pour obtenir une boisson proche de celle servie dans les ruelles de Stone Town, un bon repère est de laisser frémir doucement le mélange 10 à 15 minutes, afin que les épices infusent pleinement.
Hybridations indo-arabes et persanes : emprunts culinaires de bombay, mascate et shiraz dans les recettes swahilies
La cuisine swahilie est une véritable carte mémoire des circulations dans l’océan Indien. De Bombay viennent les influences des biryanis, des chapatis et des samoussas. De Mascate et d’Aden, les techniques de cuisson lente et l’usage généreux de la cardamome dans les plats salés. De Shiraz et de la Perse, l’association riz-épices-fruits secs dans certains plats festifs.
Les épices fonctionnent comme un langage commun entre ces cultures, chaque région apportant sa « grammaire » culinaire à une base africaine et côtière.
Pour vous, découvrir la gastronomie de Zanzibar revient à lire cette histoire dans l’assiette : un pilau évoque autant le sous-continent indien que la côte swahilie, tandis qu’un chai au clou de girofle rappelle les salons de thé du Golfe.
Épices, identité swahilie et syncrétisme culturel à zanzibar
Langue swahilie et lexique des épices : emprunts arabes, persans et bantous dans les termes culinaires et botaniques
La langue swahilie elle-même porte la trace de cette histoire aromatique. De nombreux termes liés aux épices sont d’origine arabe ou persane : iliki (cardamome), hiliki, karafuu (clou de girofle, issu de l’arabe qaranful), mdalasini (cannelle, peut-être d’origine indienne). D’autres mots, comme pilipili (piment, poivre), ont des racines bantoues.
Pour un voyageur, apprendre quelques-uns de ces mots enrichit l’expérience des marchés et des cours de cuisine. Ce lexique hybride reflète le syncrétisme swahili : une culture africaine littorale qui a intégré et réinterprété des influences venues d’Arabie, de Perse et d’Inde, sans perdre son ancrage local.
Rituels, mariages et fêtes religieuses : rôle symbolique du clou de girofle, de l’encens et de l’eau parfumée
Dans les cérémonies de mariage, les naissances ou certaines fêtes religieuses, les épices et les aromates tiennent un rôle symbolique fort. Le clou de girofle, parfois mâché pour parfumer l’haleine, est associé à la pureté et à la prospérité. L’encens, à base de résines et d’épices, embaume les maisons et les mosquées, créant une atmosphère solennelle.
L’eau parfumée, obtenue par macération de fleurs, de cannelle ou de muscade dans de l’eau de rose, est utilisée pour se purifier ou pour bénir certains objets. Ces pratiques montrent à quel point le registre olfactif est central dans la spiritualité swahilie : l’odeur devient un vecteur de sacré, un peu comme l’encens dans certaines traditions chrétiennes ou asiatiques.
Médecine traditionnelle (tiba ya asili) : usages thérapeutiques des épices dans le traitement des affections digestives et respiratoires
La tiba ya asili, ou médecine traditionnelle, s’appuie largement sur les épices. Le cumin et la cardamome sont infusés pour soulager les troubles digestifs, le gingembre est utilisé contre la toux et les refroidissements, tandis que les clous de girofle servent encore à calmer les maux de dents ou les infections buccales.
Des études récentes confirment une partie de ces usages : la curcumine présente des propriétés anti-inflammatoires, l’eugénol du clou de girofle a des effets antiseptiques, et le gingérol du gingembre montre des vertus antiémétiques. Pour un visiteur, discuter avec un guérisseur local permet de percevoir comment ces savoirs se transmettent, parfois en parallèle de la médecine moderne.
Parfumerie artisanale et cosmétiques : macérations, huiles parfumées (attar) et poudres à base de cannelle et muscade
À Stone Town, de petites échoppes proposent des parfums artisanaux, souvent appelés attar, élaborés à partir d’huiles de fleurs (ylang-ylang, jasmin) et d’extraits d’épices. La noix de muscade entre dans la composition de certains parfums locaux humoristiquement surnommés « Chanel n°0 » par les habitants.
Des poudres à base de cannelle, curcuma ou bois de santal sont également utilisées comme masques de beauté ou comme maquillage traditionnel. Ces pratiques rejoignent un mouvement global vers la cosmétique naturelle : Zanzibar commence à positionner certains de ces produits sur les marchés niche européens et moyen-orientaux, en valorisant leur dimension artisanale et slow.
Tourisme des épices et économie contemporaine de zanzibar : entre patrimonialisation et durabilité
Spice tours à kizimbani, kidichi et sur l’île de pemba : scénarisation des visites, démonstrations culinaires et storytelling historique
Le « tourisme des épices » est aujourd’hui l’un des piliers de l’offre culturelle de Zanzibar. À Kizimbani et Kidichi, ainsi que dans plusieurs villages de Pemba, des circuits guidés permettent de découvrir sur quelques hectares une vingtaine d’espèces aromatiques. Les guides invitent à toucher, sentir, goûter, tout en racontant l’histoire du sultanat, de la traite et des routes maritimes.
De nombreux tours incluent désormais des démonstrations culinaires ou des dégustations de plats swahilis. Pour vous, ces expériences représentent un moyen concret de relier terroir, histoire et gastronomie, tout en soutenant directement des communautés rurales. Certains hôtels de charme et établissements haut de gamme proposent leurs propres excursions, parfois combinées avec une journée détente dans un hôtel en bord de plage.
Certification biologique, commerce équitable et traçabilité : nouvelles chaînes de valeur pour le clou de girofle, le poivre et la vanille
Face à la demande croissante en produits bio et équitables, plusieurs projets accompagnent les petits producteurs vers la certification. Sur le clou de girofle, le poivre ou la vanille, cela implique des changements de pratiques (limitation des intrants chimiques, traçabilité parcellaire) mais aussi une meilleure organisation collective.
| Épice | Principale zone | Part estimée en bio / équitable |
|---|---|---|
| Clou de girofle | Pemba | 10–15 % des volumes exportés |
| Poivre | Unguja (Bungi, centre) | 5–10 %, en forte croissance |
| Vanille | Unguja & petites îles | Plus de 50 % des volumes, marchés de niche |
Pour un acheteur professionnel ou un passionné de cuisine, ces filières offrent la possibilité d’accéder à des produits à haute valeur ajoutée, associés à un impact social mesurable. Le défi reste cependant de garantir une rémunération réellement supérieure aux producteurs, au-delà des seuls labels.
Pression foncière, changement climatique et résilience des plantations : érosion des sols, salinisation et adaptation des variétés
L’essor du tourisme balnéaire et immobilier, notamment autour des zones côtières prisées par les voyageurs en quête d’hôtel de luxe à Zanzibar, accentue la pression foncière sur certaines terres agricoles. Parallèlement, le changement climatique modifie le régime des pluies : épisodes plus intenses, périodes sèches prolongées, montée du niveau marin entraînant des risques de salinisation dans les zones basses.
Les producteurs s’adaptent en plantant de nouvelles variétés plus tolérantes à la sécheresse, en renforçant les haies et les systèmes agroforestiers, ou en améliorant la collecte d’eau de pluie. À moyen terme, la capacité de Zanzibar à rester une véritable « île aux épices » dépendra de cette résilience agronomique, mais aussi de politiques publiques capables d’arbitrer entre développement touristique, préservation des terres agricoles et protection des écosystèmes côtiers.
Positionnement de la « spice island » sur les marchés internationaux : branding territorial, exportations vers dubaï, l’inde et l’europe
Sur la scène internationale, Zanzibar mise de plus en plus sur son image de « Spice Island » pour se différencier. Les exportations de clous de girofle restent dominantes, avec des débouchés importants vers l’Inde, l’Indonésie, Dubaï et l’Europe, où l’épice est utilisée dans la charcuterie, la confiserie ou la pharmacie. La vanille, la cannelle et le poivre alimentent, quant à eux, des marchés plus spécialisés : chocolaterie haut de gamme, micro-torréfacteurs d’épices, gastronomie étoilée.
Pour vous, ce positionnement se traduit par une offre de plus en plus lisible : sachets d’épices de terroir, mélanges pour « pilau de Zanzibar », huiles essentielles tracées. À l’image d’un grand cru, ces produits racontent une origine, un climat, un savoir-faire. Dans les années à venir, l’enjeu sera de consolider cette identité forte tout en garantissant, derrière chaque flacon d’épices, des revenus décents pour les producteurs et une gestion responsable des ressources naturelles de l’archipel.